Projet Agorá
Exploration de la tokenisation monétaire à l'échelle mondiale — BRI
Profil du Projet Agorá — initiative BRI, 7 banques centrales, 40 firmes privées, tokenisation de la monnaie de gros et des dépôts commerciaux.
Présentation
Le Projet Agorá est une initiative de la Banque des Règlements Internationaux (BRI), annoncée en avril 2024, visant à explorer comment la tokenisation de la monnaie de banque centrale de gros et des dépôts de banques commerciales sur des plateformes programmables peut améliorer le système monétaire. C’est l’un des projets les plus ambitieux de la BRI, réunissant 7 banques centrales et 40 firmes privées du secteur financier pour repenser l’infrastructure des paiements et du règlement-livraison à l’échelle mondiale.
Le Projet Agorá s’inscrit dans la continuité des travaux de la BRI sur la MNBC de gros et les paiements transfrontaliers, des sujets critiques pour le marché de la dette tokenisée où le règlement cross-border reste un défi majeur (délais de 2 à 5 jours, coûts élevés, complexité opérationnelle).
Participants
Banques centrales (7)
Le Projet Agorá réunit les banques centrales de sept des plus grandes économies mondiales, couvrant les principales zones monétaires :
- France — Banque de France : pionnière mondiale de la MNBC de gros avec 12 expériences via DL3S, solution Full-DLT Interoperability lors des travaux exploratoires de l’Eurosystème
- Angleterre — Bank of England : travaux sur l’euro numérique et la livre sterling numérique
- Japon — Bank of Japan : participation active aux expérimentations de monnaie numérique
- Corée du Sud — Bank of Korea : programme avancé de MNBC
- Mexique — Banco de México : intérêt pour les paiements transfrontaliers
- Suisse — Swiss National Bank : projets Helvetia et Jura
- États-Unis — Federal Reserve : recherche sur la MNBC de gros
Firmes privées (40)
Parmi les 40 firmes privées sélectionnées, BNP Paribas figure comme participant de premier plan. La sélection couvre les plus grandes banques, conservateurs et infrastructures de marché mondiales, garantissant que les solutions développées sont compatibles avec l’infrastructure financière existante. BNP Paribas apporte son expertise en conservation d’actifs numériques (partenariats Fireblocks et METACO), en émission de dette tokenisée (obligation numérique souveraine de Slovénie, billet DNN de la Caisse des Dépôts) et en participation aux essais de l’Eurosystème.
Objectifs
Le Projet Agorá explore trois axes principaux :
Tokenisation de la monnaie de banque centrale de gros : création de tokens de monnaie de banque centrale circulant sur des plateformes programmables, permettant un règlement instantané, atomique et programmable. La Banque de France a déjà démontré ce concept avec les Exploratory Cash Tokens sur DL3S, traités par 40 entités dans 9 juridictions lors des travaux exploratoires de l’Eurosystème (plus de 1,59 milliard EUR, plus de 200 transactions).
Tokenisation des dépôts de banques commerciales : conversion des dépôts bancaires en tokens interopérables sur des plateformes DLT, maintenant la garantie des dépôts et la confiance dans la monnaie commerciale tout en bénéficiant de la programmabilité de la DLT.
Plateformes programmables : développement d’infrastructures de marché programmables où MNBC de gros et dépôts tokenisés coexistent, permettant des transactions complexes automatisées (DvP, PvP cross-devise, waterfalls de titrisation) en une seule opération atomique.
Cas d’usage ciblés
Les cas d’usage prioritaires du Projet Agorá sont directement pertinents pour la dette tokenisée :
Règlement d’actifs financiers (DvP) : le Projet Venus a démontré le DvP cross-chain pour une obligation de la BEI de 100 millions EUR. Le Projet Agorá vise à industrialiser ce modèle à l’échelle mondiale, avec 7 banques centrales fournissant la monnaie de règlement.
Paiements cross-devise et transfrontaliers (PvP) : les obligations tokenisées en multi-devises (EUR, GBP, SEK, USD) nécessitent un règlement cross-devise efficace. La BEI a émis en 3 devises différentes ; le Projet Agorá fournirait l’infrastructure PvP pour ces règlements.
Paiements de gros en monnaie de banque centrale : les transactions interbancaires et le refinancement (repo) seraient optimisés par la MNBC de gros tokenisée, réduisant les coûts et délais.
Articulation avec le Projet Appia
Le Projet Appia de l’Eurosystème explore un European Shared Ledger (grand livre partagé européen) intégrant trois composantes : MNBC de gros, monnaie de banque commerciale tokenisée et instruments financiers tokenisés. Ce projet contribue à l’Union de l’Épargne et de l’Investissement de l’UE.
L’articulation entre Agorá et Appia est complémentaire :
- Agorá fournit le cadre international et l’interopérabilité entre les 7 zones monétaires, essentielle pour les paiements et règlements transfrontaliers
- Appia se concentre sur l’infrastructure européenne intégrée, optimisée pour les besoins de la zone euro et compatible avec les cadres réglementaires européens (MiFID II, CSDR, régime pilote DLT)
Contexte du règlement transfrontalier
Le Projet Agorá s’inscrit dans un historique riche de projets de règlement transfrontalier de la BRI et de la Banque de France :
Projet Jura : organisé par la BRI, testant le règlement transfrontalier utilisant la MNBC de gros, avec la participation de la Banque de France et de la Swiss National Bank.
Expérience OeNB - BNP Paribas : règlement de titres via mécanismes DvP utilisant des HTLCs entre la Banque centrale d’Autriche et BNP Paribas.
Expérience HKMA : opérations PvP (Payment versus Payment) avec la Hong Kong Monetary Authority, testant l’interopérabilité entre les systèmes de paiement asiatiques et européens.
Les travaux exploratoires de l’Eurosystème ont également testé des cas d’usage PvP, complétant les travaux DvP pour couvrir l’ensemble des besoins de règlement transfrontalier.
Données de marché contextuelles
Le marché obligataire français — 5 600 milliards EUR d’encours — est un émetteur majeur de dette libellée en EUR achetée par des investisseurs internationaux. Les émissions en EUR par les entreprises hors zone euro ont atteint près de 100 milliards EUR en 2025 (vs 32 milliards EUR de moyenne sur 5 ans), illustrant les flux transfrontaliers massifs qui bénéficieraient de l’infrastructure du Projet Agorá.
Le marché mondial des actifs tokenisés atteint environ 24 milliards USD mi-2025 (+85 % en glissement annuel), avec des projections de 2 000 milliards USD d’ici 2030. JPMorgan Kinexys a traité 1 500 milliards USD de transactions tokenisées fin 2024.
Voir notre analyse du règlement transfrontalier, notre profil Banque de France, notre profil BNP Paribas SS, notre brief Projet Agorá BRI et notre tableau de bord MNBC.
Cadre réglementaire et perspectives
Le Projet Agorá s’inscrit dans un cadre réglementaire européen en évolution rapide. Le régime pilote DLT (plafond relevé à 100 milliards EUR, décembre 2025) et la modernisation du CSDR (neutralité technologique) créent les conditions pour l’adoption institutionnelle des solutions développées par Agorá. La position conjointe AMF/Consob d’avril 2025 recommande d’augmenter les limitations d’admission, d’étendre la liste des actifs éligibles et de permettre le règlement en espèces via solutions DLT en l’absence de MNBC de gros permanente.
Le cadre MiFID II, comme cadre principal pour les obligations tokenisées, est technologiquement neutre : les mêmes activités, les mêmes risques, les mêmes règles s’appliquent, que l’instrument soit sur papier ou représenté par un token numérique. La Loi PACTE française (statut PSAN, transition vers CASP sous MiCA) et le système DEEP (Dispositif d’Enregistrement Électronique Partagé) fournissent le cadre national. Plus de 53 sociétés avaient obtenu le statut CASP au niveau européen en novembre 2025.
Les conclusions des travaux exploratoires de l’Eurosystème renforcent la pertinence du Projet Agorá : différentes DLT peuvent coexister et interagir avec la MNBC de gros, cette dernière renforce la résilience et la sécurité des marchés de capitaux numériques, et la majorité des participants souhaitent continuer les travaux. Le marché du crédit alternatif en France est évalué à 22,35 milliards USD en 2025, avec une projection à 38,25 milliards USD en 2029 (+14,2 % par an), illustrant l’appétit pour l’innovation financière.
Marché du crédit et financement transfrontalier
Le Projet Agorá est particulièrement pertinent pour le marché français du crédit. Les émissions en EUR par les entreprises hors zone euro ont atteint près de 100 milliards EUR en 2025 (contre une moyenne de 32 milliards EUR sur les 5 années précédentes), illustrant les flux transfrontaliers massifs. Le crédit bancaire total aux résidents français s’élève à 2 871 milliards EUR dont 1 349 milliards EUR aux entreprises. Les prêts syndiqués européens ont presque doublé en 2024 par rapport à 2023. Le marché mondial des prêts syndiqués est projeté à 782,79 milliards USD en 2025. Deutsche Bank et HSBC détiennent environ 17 % du volume européen. Le crédit immobilier français représente un encours de 1 284-1 287 milliards EUR avec une production 2025 de 146,5 milliards EUR (+33 %). Le marché des obligations foncières françaises est le 1er en Europe avec 38 milliards EUR d’émissions benchmark en 2024. L’encours européen des covered bonds atteint 3 310 milliards EUR. Le Projet Agorá pourrait transformer le règlement transfrontalier de l’ensemble de ces instruments, réduisant les coûts et les délais pour les investisseurs internationaux qui détiennent une part significative de la dette française.
Le marché mondial du crédit privé approche les 2 000 milliards USD, avec un dry powder de 2 700 milliards USD, confirmant le besoin croissant de solutions de règlement transfrontalier efficientes telles que celles explorées par le Projet Agora.
Le marché européen de la titrisation (1 270,3 milliards EUR d’encours au T3 2025, +6,8 % en glissement annuel) et l’affacturage français (431 milliards EUR de volume annuel, leader européen) représentent des cas d’usage concrets pour les solutions de règlement transfrontalier explorées par le Projet Agora, en particulier pour les transactions PvP et les flux de financement du commerce international.
Sources externes : BRI — Innovation Hub, Banque de France.